HISTORIQUE DE L'HOTEL DU COMMERCE

L'hôtel du Commerce a été construit sur l'emplacement des dépendances du château du Comte de St-Amour. Ce château, qui était en ruines depuis 1674(1), appartenait peu avant la Révolution à Claude Antoine Clériadus de CHOISEUL, nom auquel les Saint-Amourains ajoutèrent celui de La Baume car Monsieur de CHOISEUL l'avait eu en héritage, à la suite du décès de Jacques Philippe de LA BAUME, Seigneur de St-Amour, en 1770.

La famille de CHOISEUL qui avait donné de hauts dignitaires à la Royauté, fut persécutée sous la Révolution et Claude Antoine Clériadus CHOISEUL de LA BAUME fut guillotiné en 1793, à Paris. Auparavant (1792), ses biens, dont ceux de St-Amour, avaient été confisqués comme « biens nationaux » et vendus.

Le cadastre de 1791 n'a pas permis de retrouver les noms des premiers propriétaires roturiers du château et de ses dépendances.

I1 faut remonter au Cadastre Napoléonien, 1828-1829, pour trouver un certain Denis BAVOUX, propriétaire de la maison en chantier et du jardin (2), cadastrés C193 et C194, La ville (emplacement actuel). A cette époque l'hôtel du Commerce n'existe pas; on compte à St-Amour trois hôtels : l'hôtel du Nord, l'hôtel du Parc, l'hôtel de l'Alliance (cit.) et des auberges.

Denis BAVOUX laisse le chantier en l'état et le revend, vers 1847, à Pierre VIRET, cabaretier de St-Amour. Ce dernier se plaint en novembre 1847 que le canal de la fontaine de la Petite Place «jette l'eau dans la cave de sa nouvelle construction » (3). Alexandre Jacques SALLE, gendre de Pierre VIRET, hérite de l'immeuble partiellement achevé en 1867; il termine les travaux l'année suivante et en fait un hôtel digne de ce nom. Le maître d'hôtel emploie son épouse, sa belle-fille, un chef cuisinier, un apprenti cuisinier, une femme de chambre et même un garçon d'écurie : car depuis 1864, le chemin de fer circule entre Besançon, St-Amour et Bourg et il convient d'assurer au mieux le transport des clients entre la gare et l'hôtel. Le bâtiment a bel aspect, d'autant plus que, nous dit Alexandre CORNEILLE SAINT-MARC : « Une des tours du château, en très bon état, se voit dans le jardin de Monsieur de Pélagey. »(4). L'ancienne cuverie du château, située rue de l'Achapt, sert d'écurie.

L'hôtel est acheté en 1871 par Denis Joseph PERDRIX de Coligny qui le loue à « Sylvain » LAURENCIN(5). Sylvain et son épouse Marie Hyacinthe, bien qu'ils ne soient pas propriétaires, vont tout faire pour donner de l'expansion à leur établissement. Ils obtiennent, le 21 septembre 1871, l'autorisation de transférer place des Quatre-Vents, le débit de boissons qu'ils exploitent rue de Bresse. C'est vraisemblablement à cette époque que la maison prend le nom: d' « Hôtel du Commerce » (6). En 1877, Sylvain demande et obtient la concession du trop-plein de la fontaine des Quatre-Vents (7). Marie Hyacinthe décède en octobre 1883 ; Sylvain ne reste pas veuf longtemps, il se remarie en février 1884 : ses enfants Eugène, Paul et Juliette, ont 12, 10 et 9 ans. En 1889, Sylvain a la tristesse de perdre son fils, Paul qui décède à l'âge de quinze ans. Tous ces événements familiaux minent la santé du maître d'hôtel qui décède en 1891, à l'âge de 55 ans (8). Son fils « Eugène » (9) n'a pas vingt ans; malgré son jeune âge, il prend la direction de l'hôtel, sa sœur Juliette, âgée de 17 ans, le seconde ; les jeunes patrons emploient un cuisinier, un cocher et deux bonnes.

On arrive enfin à 1892, année qui voit « Eugène » LAURENCIN devenir propriétaire des murs de l'hôtel. Eugène va réaliser ce que son père souhaitait sûrement : faire de son établissement un hôtel de renom. Pour cela il ne néglige pas les moyens et décide un nouvel agrandissement (10). Les travaux sont réalisés rapidement et le bâtiment prend la taille et l'aspect qu'il connaît de nos jours. Les « impôts fonciers » suivent et le revenu imposable de l'établissement passe de 450f à 900f. C'est le prix à payer pour un établissement moderne comportant une porte cochère et « 48 ouvertures ordinaires » (11 ).

En 1896, François Victor dit « Eugène » se marie (12). Et avec le bonheur, la renommée commerciale sourit à la Maison Laurencin. En 1901, le couple emploie six personnes : un chef cuisinier, un cocher et quatre domestiques. Vers 1906, Eugène LAURENCIN laisse la gestion de l'hôtel à son épouse et monte une entreprise de transport et de travaux publics qui emploie, en 1911, une huitaine de carriers et charretiers.

Malheureusement, comme son père, François Victor dit « Eugène » meurt prématurément en 1917, il est âgé de 46 ans. Son fils Paul n'a que 20 ans. Ainsi le drame vécu par la famille, en 1891, se reproduit vingt-six ans plus tard. Mais les temps ont changé, la France est en pleine guerre mondiale et madame, veuve, Laurencin doit assumer l'administration de son établissement car son fils, Paul est mobilisé. Toutes les énergies du pays étant concentrées sur l'effort de guerre, il est bien certain, qu'à cette époque, l'hôtel du Commerce fonctionne au ralenti et que la petite entreprise de travaux publics de la famille a interrompu ses activités faute de bras. Dans des circonstances aussi difficiles, madame veuve Laurencin et ses enfants réussissent à se maintenir.

Après la guerre, les activités reprennent, l'hôtel retrouve sa clientèle. La patronne y met toute son énergie et relance même la petite entreprise de travaux publics de, feu, son mari. L'entreprise fonctionnera jusqu'en 1925.

En 1921, l'hôtel a retrouvé son standing de l'avant-guerre, madame LAURENCIN est la maîtresse des lieux, son fils Paul se tient derrière les fourneaux, ses deux filles Juliette et Ernestine aident au service et deux domestiques s'occupent de l'entretien et du ménage. Vers 1926, Paul se marie : sa mère lui laisse la direction des affaires. Les jeunes mariés embauchent trois employés.

Dans l'entre-Deux-Guerres, St-Amour jouit d'un certain attrait en raison des personnalités parisiennes des Arts et du Spectacle qui y ont des attaches familiales et qui ont plaisir à s'y retrouver en été. C'est ainsi que Firmin Gémier, Andrée Mégard, Jeanne Hatto, Marcel Moyse, Jeanne Fusier-Gir, etc ... font souvent l'honneur de leurs visites à notre petite cité. Bien entendu, ils ne viennent pas seuls et tous ces artistes et leurs hôtes aiment à profiter de la table et de l'accueil de l'hôtel du Commerce.

En 1936, la ville de St-Amour compte cinq hôtels officiellement déclarés: en plus de l'hôtel du Commerce, l'hôtel de l'Alliance tenu par M.Faussurier, l'hôtel de la Gare de Mme Veuve Pécoud, l'hôtel Vitte et l'hôtel Jaillet (13). Il faut dire que notre cité traversée par la route nationale Lyon-Strasbourg, par les voies ferrées Dijon-Lyon et Besançon-Lyon est un lieu de passage très fréquenté.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, l'hôtel du Commerce est souvent réquisitionné pour loger les officiers des troupes allemandes de passage. Les propriétaires, impuissants, assistent à de pénibles interrogatoires. Ils sont profondément marqués par les événements du 22 août 1944 qui vorochade.odpit débarquer, sur la place des Quatre-Vents, des troupes ennemies en furie. Ces brutes sanguinaires viennent d'assassiner 8 personnes entre Le Villard de Domsure et St-Amour et veulent mettre la ville à feu et à sang. Ce soir là, c'est à l'hôtel Laurencin que se décide le sort de la ville. Voici le récit qu'en fit le maire d'alors, M. BAUDRY :

« Les habitants alertés par les coups de feu, avaient fermé devantures, volets et s'étaient calfeutrés dans leurs maisons, c'est pourquoi nous n 'eûmes pas à déplorer plus de morts ...Du reste, deux autres de nos concitoyens furent pris à partie et manquèrent d'y passer: Monsieur Reynaud alors receveur de l'enregistrement et M. Moutot, industriel. Arrêtés, ils furent emmenés chez Laurencin. L'état-major s'installa à l'hôtel, réclamant le maire, j'arrivai quelques instants plus tard avec ma femme qui me servait d'interprète. Mme Baudry put faire libérer le receveur de l'enregistrement tandis qu'avec M. Laurencin, elle aida le tanneur Moutot à s'enfuir par les cuisines de l'hôtel. Nous eûmes à lutter pied à pied 4 heures durant, pour empêcher que la ville de St-Amour ne fut pillée et brûlée. Cette soirée du 22 août 1944 restera comme une des plus mauvaises et des plus sombres dans les annales de notre commune. » (14).

Après la Seconde Guerre Mondiale l'économie du pays se remet péniblement en marche et ce n'est qu'avec les années cinquante que, la reconstruction aidant, elle tourne à nouveau à plein régime. Le commerce reprend et avec lui les multiples déplacements des commis-voyageurs qui constituent la principale clientèle de l'hôtel à la morte saison. Après des années de privations les Français reprennent goût à la bonne chair, les banquets sont à la mode. Ils permettent aux hôteliers de la ville de s'assurer un revenu substantiel pendant l'hiver.

Puis à partir des années soixante le tourisme prend son essor. St-Amour placé à mi-chemin entre les pays nordiques et la mer Méditerranée devient l'étape idéale pour les touristes belges, hollandais, et surtout allemands. Des cars entiers font halte dans les deux principaux hôtels de la ville ; l'hôtel de l'Alliance et l'hôtel du Commerce. Mme Clara LAURENCIN née FEVRE, sait très bien s'adapter à cette nouvelle clientèle. Elle soigne l'accueil, en s'assurant les services de jeunes étudiants qui servent d'interprètes l'été, et donne de l'ampleur à son établissement. Sa distinction et sa courtoisie légendaires contribuent beaucoup à la renommée de l'établissement. Très attachée à sa clientèle, ce n'est qu'à la suite de la disparition de son mari en 1973, qu'elle se résout à prendre une retraite bien méritée et à confier son « cher hôtel » à M. André RAFFIN, jeune et talentueux chef cuisinier.

EN CONCLUSION

Créé après la Révolution, sur les vestiges du château des Comtes de Saint Amour, les bâtiments ont connu de nombreuses transformations et mis plus de 80 ans avant de trouver leur aspect définitif. Le manque de précision des Matrices Cadastrales ne permet pas de connaître, à chaque étape des transformations, la nature des travaux engagés. Il semble que l'établissement ait été baptisé: « Hôtel du Commerce », a partir de 1871, quand Sylvain Laurencin en prend la gérance.

On comprend mieux pourquoi les Saint-Amourains avaient pris l'habitude de l'appeler « Hôtel Laurencin » quand on sait que cette famille l'a administré pendant plus d'un siècle et que quatre générations de Laurencin s'y sont succédées.

Prétendre que son histoire et celle de ses propriétaires se résument à ces quelques pages serait bien présomptueux car il existe sûrement encore de nombreux documents disséminés dans des fonds publics et privés qui n'ont pu être consultés. Disons que cette histoire, faute de mieux, n'est qu'une histoire provisoire...

COMPLEMENTS

(1) Le 28 juillet 1674, le Gouverneur de la province prescrivit la démolition des fortifications du château. M. le Comte de St-Amour obtint que la démolition soit exécutée à la main. Mais comme le Comte ne se pressait pas d'obéir aux injonctions du Gouverneur, celui-ci ordonna de détruire le château à l'aide d'explosifs. Ce qui fut fait le 23 novembre 1674 au matin.

(2) Le chantier de la maison se trouvait en réalité sur l'emplacement des écuries de l'ancien château des Comtes de St-Amour.

(3) Délibération du Conseil Municipal du 7 novembre 1847.

(4) Dans Tablettes Historiques de.S'aint-Amour, A. Corneille St-Marc, 1869, p.258. Le jardin de M. de Pélagey est actuellement le parc de l'ancien Centre d'apprentissage Féminin.

(5) Ses vrais prénoms étaient Paul François. On trouve la trace des Laurencin à St-Amour, dès 1841, ils tiennent une auberge dans la rue de Bresse et sont originaires de Foissiat dans l'Ain. (6) C'est dans l'annuaire du Jura de 1883, qu'on trouve, pour la première fois, la mention « Hôtel du Commerce » Dans les annuaires précédents, seul figure le nom du gérant.

(7) Délibération du Conseil Municipal de St-Amour, du 6 novembre 1877.

(8) II semble que le remariage de « Sylvain » n'ait pas été du goût de ses enfants car trois mois après la mort de l'hôtelier, sa seconde femme n'habite plus à St-Amour.

(9) Ses vrais prénoms étaient François Victor. Cette habitude d'appeler les enfants par un autre prénom que ceux de leur baptême était assez courante dans la région.

(10) La Matrice Cadastrale de 1882-1910 ne précise pas la nature des travaux ; mais elle laisse à penser qu'ils sont importants. Peut-être s'agit-il de l'extension vers le sud ou de la construction du 3éme étage ?

(11) « L'impôt sur les portes et fenêtres » était en « vogue » à cette époque : son montant était proportionnel au nombre de portes et fenêtres dont disposait chaque bâtiment.

(12) II se marie avec Alphonsine CORDELIER, originaire de St-Germain-du-Bois avec qui il aura trois enfants : Paul, Juliette et Ernestine.

(13) D'après l'annuaire du département du Jura, par FOURNIER, 1936-1937.

(14) Récit des Événements du 22 août 1944, par le Docteur BAUDRY, ancien Maire de St Amour, daté du 12 novembre 1950.

DOCUMENTS ANNEXES

-Extrait du Plan Géométrique de la Ville de Saint-Amour et des Faux Bourgs levé en 1788.

-Extrait du Cadastre Napoléonien de la commune de Saint-Amour levé en 1827-1828, Section Cu, dite de La Ville.

MICHEL Jean Daniel, décembre 2004.